
Le jade dans les tombes chinoises : le suaire de Liu Sheng
Cette page raconte un objet plutôt qu’une civilisation : l’habit de plaquettes de jade cousues de fil d’or trouvé sur Liu Sheng à Mancheng, ce que la fouille en a dit, quel minéral il contient, et lesquels de ses chiffres je signe.
Le jade des tombes chinoises ne s’est pas seulement déposé auprès des morts, il les a habillés : sous les Han, des corps princiers ont été enfermés dans des vêtements taillés dans des milliers de plaquettes percées et cousues de fil de métal, et cette matière est la néphrite, le jade chinois ancien, non la jadéite qui n’arrivera que bien plus tard.
Je m’appelle Jade, je tiens un atelier de bijoux en jade : je choisis les pièces, je les fais monter, et je pèse un exemplaire de chaque référence avant la mise en vente. Je ne suis ni gemmologue, ni archéologue, ni thérapeute : ce qui est établi s’écrit ici à l’indicatif, ce qui est cru s’écrit attribué.
Un habit, pas un linceul
Suaire et linceul disent une étoffe qu’on enroule autour d’un mort. L’objet n’a rien d’une étoffe : c’est un vêtement fermé, ajusté, monté en cinq parties d’après les notices que j’ai ouvertes, coiffe, veste, pantalon, gants et chaussons. Une notice d’exposition donne pour un exemplaire une longueur de 176 centimètres, la taille d’un homme couché : on n’enveloppe pas, on habille.
La nuance n’est pas de vocabulaire. Un linceul se pose sur un corps ; un habit de jade se fabrique pour lui, plaquette par plaquette, ce qui suppose un atelier, un dessin et une commande. Avant d’être un objet de croyance, c’est une dépense d’État que très peu de morts pouvaient justifier.
Les autres formes anciennes de la matière, disques bi et tubes cong, sont dans les motifs du jade, le tour de la question chinoise dans bijoux en jade de Chine, et la place de cet objet parmi les significations de la pierre dans la signification de la pierre de jade.
Le suaire de plaques de jade cousues
Le principe est simple, le travail est immense. On scie la pierre en plaquettes minces, on perce chacune près de ses angles, on passe un fil de métal dans les trous, et on assemble rangée par rangée jusqu’à obtenir un pan souple qui se referme sur le corps.
Le fil n’est pas toujours d’or. Le Livre des Han postérieurs, tel que le rapportent les notices générales que j’ai ouvertes, réserverait l’or à l’empereur, l’argent aux rois, reines, princes, marquis et épouses impériales, le bronze aux rangs immédiatement inférieurs. Cette hiérarchie a le défaut des règles écrites après coup : Liu Sheng est roi, il meurt en 113 avant notre ère, et il porte de l’or.
Ce qui rend l’objet possible tient au minéral. La néphrite est une amphibole fibreuse, feutrée : on la scie en lames minces et on la perce sans qu’elle éclate, là où une pierre plus cassante rendrait l’opération absurde. Elle n’est pas si dure, et elle est tenace au point d’avoir fait les haches polies du Néolithique : pourquoi le jade ne se casse presque pas.

Les objets en jade du moment
La fouille de Mancheng, et ce qu’elle a mis au jour
Ces habits étaient connus par les textes bien avant d’avoir été vus. National Geographic résume la situation d’un mot : on les tenait pour une rumeur.
En juin 1968, une section de l’armée creusait un abri antiaérien sur les pentes du Lingshan, dans le Hebei, et a abattu une paroi rocheuse. Derrière se trouvait une tombe intacte, ce qui est l’exception : celle de Liu Sheng, roi de Zhongshan, dont la notice de l’exposition citée plus bas donne le règne pour 154 à 113 avant notre ère. À côté, une seconde tombe, distincte, celle de son épouse Dou Wan. Chacun portait un habit complet.
Ces deux tombes voisines comptent, et pas seulement pour l’histoire : c’est de la coexistence des deux habits que naissent la plupart des erreurs de chiffres qu’on lit sur ce sujet. Les deux sont donnés pour conservés au musée du Hebei, à Shijiazhuang ; je ne les ai pas vus et je n’ai pas ouvert le site du musée, ce qui est une limite que je préfère écrire.

Les chiffres qui circulent, et ceux que je ne signe pas
Le magazine The World of Chinese, dans un article d’août 2024, donne 2 498 plaquettes et 1 100 grammes de fil d’or pour l’habit de Liu Sheng, et 2 160 plaquettes et 700 grammes pour celui de Dou Wan.
Sur les autres pages ouvertes le même jour, le compte de plaquettes ne bouge pas. Le poids d’or, lui, change : 1 100 grammes chez les unes, environ deux livres et demie chez les autres, ce qui revient au même, et 700 grammes chez d’autres encore, ce qui ne revient pas au même du tout. L’explication la plus économique est sous les yeux : 700 grammes est le chiffre de Dou Wan, et il a glissé sur la ligne de son mari.
Je ne signe pourtant aucun de ces nombres comme un fait établi. Je ne les ai lus ni dans le rapport de fouille, ni sur la notice du musée qui détient les pièces : je les ai lus dans un magazine, et je le dis en même temps que je les écris. C’est la règle que je m’applique ailleurs, où je publie la masse volumique que j’ai mesurée et non celle qu’on m’a rapportée : la page de la pesée.
Le seul habit dont je tienne les chiffres d’une notice
Un habit de jade est venu à Paris. Le musée Guimet a présenté Splendeurs des Han, essor de l’empire céleste jusqu’au 1er mars 2015, et la pièce montrée n’était pas celle de Liu Sheng : elle vient de la tombe princière de Chu, à Xuzhou, et elle a habillé Liu Wu, roi de Chu.
La notice publiée par les Amis du musée Cernuschi lui donne 4 248 plaquettes de jade de Khotan, des fils d’or pesant 1 576 grammes, et une longueur de 176 centimètres. Ces trois nombres ne sont pas du même ordre que les précédents : ils viennent d’une notice d’exposition, adossée au musée qui détient l’objet.
Ils désamorcent au passage une confusion fréquente. Quand une page annonce plus de quatre mille plaquettes pour Liu Sheng, elle a pris l’habit de Liu Wu. Deux rois, deux tombes, deux musées. Ce qu’on peut voir de jade sans quitter la France est ailleurs : le jade dans les musées français.
Quel minéral, et pourquoi la question n’est pas neutre
Jade de Khotan veut dire néphrite : la matière vient de Hotan, au Xinjiang, la source classique du jade chinois. Le compte rendu de cette exposition dans l’Asian Art Newspaper décrit d’ailleurs cet habit comme de la néphrite blanche, verte et brune.
Or le mot jade recouvre deux minéraux sans parenté, que leur masse volumique sépare sans ambiguïté : la néphrite tient entre 2,90 et 3,03, la jadéite entre 3,25 et 3,36. C’est le sujet du pilier de ce site, détaillé dans jadéite ou néphrite.
Ce que la confusion coûte se mesure ici mieux qu’ailleurs. La jadéite arrive tard en Chine, importée de Birmanie, et sa vogue impériale date du XVIIIe siècle : écrire que les Han portaient de la jadéite déplace de dix-huit siècles l’histoire d’un minéral pour la prêter à l’autre. Une remarque de couleur, au passage : blanc, vert et brun sur le même vêtement, quand le jade uniformément vert du commerce est une idée récente (les couleurs de la pierre de jade).
Des pendentifs dont je publie le minéral
Ce que les Han prêtaient à la pierre
Ce qui suit change de registre, et je le signale plutôt que de le fondre dans le reste. Rien n’y est démontré : c’est ce que des traditions ont prêté à cette pierre.
Une pierre ne soigne rien, et l’avertissement complet est ici.
La raison invoquée serait la conservation du corps. Ge Hong, auteur du Baopuzi sous les Jin, écrit que l’or et le jade placés dans les neuf orifices rendraient le mort impérissable : c’est la formule que les notices citent pour expliquer ces habits. Elle est postérieure de plusieurs siècles à Liu Sheng, et je ne l’ai pas lue dans une édition du texte.
Le résultat va dans l’autre sens, et je le note à l’indicatif parce que c’est un constat et non une croyance : aucun des habits mis au jour n’a conservé de chair, écrit la source que je cite plus bas.
Je m’arrête là, volontairement. Cet article ne dit pas que le jade protège : il dit que des gens l’ont cru et ce qu’ils en ont fait. Ce que la pensée chinoise a par ailleurs mis dans cette pierre relève de la morale plutôt que du soin (les vertus morales du jade), et ce que la lithothérapie contemporaine y ajoute est ailleurs (ce que la tradition prête à la pierre de jade).
Pourquoi la pratique s’est arrêtée
Elle s’arrête, et pour une raison très matérielle. L’or cousu dans un habit vaut davantage que l’habit : les pilleurs ouvraient les tombes et brûlaient les plaques pour récupérer le fil. Un vêtement conçu pour préserver un corps attirait précisément ce qui allait le détruire.
Cao Pi, empereur Wen des Wei, interdit les habits de jade. La source que je cite plus haut donne l’an 222 de notre ère ; une autre notice écrit 223, et je n’ai pas de quoi trancher. Quatre siècles d’usage funéraire s’arrêtent là, et c’est pourquoi il en reste si peu. Ce qui subsiste vaut aussi pour une pièce d’aujourd’hui : la valeur d’un jade ne tient pas à une étiquette mais à ce qu’on peut en dire avec une source sous les yeux (juger la qualité d’un jade).
Les questions qu’on me pose
Les habits de jade des Han sont-ils en jadéite ou en néphrite ?
En néphrite. La notice de l’habit de Chu montré à Paris parle de jade de Khotan, c’est-à-dire de néphrite de Hotan, au Xinjiang. La jadéite n’arrive en Chine que bien plus tard, importée de Birmanie : jadéite ou néphrite.
Combien de plaquettes comptait le suaire de Liu Sheng ?
Le chiffre qui circule est 2 498 plaquettes et 1 100 grammes de fil d’or, contre 2 160 plaquettes et 700 grammes pour l’habit de Dou Wan. Je l’ai lu dans un magazine et non dans un rapport de fouille : c’est une valeur rapportée, et je la donne pour telle.
Où peut-on voir un habit de jade ?
Les deux de Mancheng sont donnés pour conservés au musée du Hebei, à Shijiazhuang. Celui de Liu Wu appartient au musée de Xuzhou et il est venu à Paris, au musée Guimet, jusqu’au 1er mars 2015. Je ne connais aucun exemplaire exposé en permanence en France : le jade dans les musées français.
Le jade conserve-t-il vraiment un corps ?
Non. Aucun des habits mis au jour n’a conservé de chair, d’après la source que je cite en fin d’article. La croyance est documentée, l’effet ne l’est pas, et aucune page de ce site ne prête de pouvoir à une pierre : l’avertissement complet est ici.
Pourquoi de l’or pour un roi, si l’or était réservé à l’empereur ?
Parce que la règle est plus tardive que la tombe. Elle est rapportée par le Livre des Han postérieurs, alors que Liu Sheng meurt en 113 avant notre ère, sous les Han antérieurs. Une hiérarchie mise par écrit après coup ne décrit pas forcément l’usage du siècle précédent.
Peut-on acheter une plaquette d’habit funéraire ?
Je n’en propose pas, et je n’ai aucune compétence pour authentifier un objet archéologique : sur ce terrain, je ne peux rien mesurer. Ce que je vends est contemporain, et j’en publie la masse volumique : ce que je publie sur chaque fiche.
Où j’ai vérifié
Ce qui vient d’une source nommée. Juin 1968, la section de l’armée, l’abri antiaérien et les pentes du Lingshan viennent d’un article de National Geographic sur les tombes de jade des Han. Les chiffres de Liu Sheng et de Dou Wan, la hiérarchie des fils d’or, d’argent et de bronze, la formule de Ge Hong, l’absence de chair conservée sous les habits et l’interdiction de 222 viennent d’un article d’août 2024 du magazine The World of Chinese : un magazine, pas un rapport de fouille, et je le présente ainsi. Les 4 248 plaquettes de jade de Khotan, les 1 576 grammes de fil d’or et les 176 centimètres de l’habit de Liu Wu, roi de Chu, au musée de Xuzhou, viennent de la notice des Amis du musée Cernuschi pour l’exposition Splendeurs des Han, essor de l’empire céleste ; le compte rendu de la même exposition dans l’Asian Art Newspaper en donne la clôture au 1er mars 2015, le règne de Liu Sheng, 154 à 113 avant notre ère, et décrit l’habit de Chu comme de la néphrite blanche, verte et brune. Les fourchettes de masse volumique sont celles de la littérature minéralogique : je les reprends, je ne les ai mesurées sur aucun de ces objets.
Ce qui est une observation, datée. Le 10 septembre 2026, j’ai ouvert les pages françaises et anglaises qui traitent du suaire de Liu Sheng. Le compte de 2 498 plaquettes y revient partout ; le poids d’or, non. J’y ai lu 1 100 grammes et 700 grammes pour le même habit, et la seconde valeur est celle que la source la plus complète attribue à Dou Wan. Aucune de ces pages ne dit d’où elle tient ses nombres.
Ce qui est mon raisonnement. Que les 700 grammes soient un chiffre de Dou Wan glissé sur la ligne de son mari est l’hypothèse la plus simple, pas une démonstration. Que la hiérarchie des fils décrive une mise en ordre postérieure au règne de Liu Sheng est une lecture de dates, pas une conclusion d’historien. Le rattachement du jade de Khotan à la néphrite est établi ; l’étendre à tous les habits mis au jour, dont je n’ai lu aucune analyse, reste une prudence de ma part, comme le lieu de conservation des deux habits de Mancheng, tiré de notices générales non recoupées. Si vous trouvez une erreur ici, écrivez-moi : je la corrigerai et je le noterai.
En une phrase
Les tombes des Han n’ont pas contenu du jade, elles ont contenu des hommes habillés de jade, et l’habit le plus célèbre est celui dont les chiffres voyagent le plus mal, faute que quiconque dise d’où il les tient. Ce que le mot jade recouvre est sur la pierre de jade, ce que je vends est dans la boutique.











